J’ai rencontré Jorge à Toulouse lorsque j’étais intervenante à la Toulouse Business School. Fondateur de Kreante, la première agence franco-péruvienne nocode/lowcode du Pérou (et l’une des premières au monde en 2020), il me raconte comment il est passé de l’ingénierie hydraulique au no-code et partage sa vision de cette révolution technologique qui permet à tous de créer des applications sans coder. Nous collaborons depuis sur plusieurs projets Kreante.

Petit lexique pour mieux comprendre

Avant d’entrer dans le vif du sujet, clarifions quelques termes clés :

  • Le développement no-code (ou programmation visuelle) permet de créer des applications sans écrire de code, en utilisant des interfaces visuelles. Bien que le résultat final soit constitué de code, l’utilisateur n’a pas besoin de programmer directement.

Outils populaires : Bubble, Webflow, Glide, Softr, Adalo, etc. Mais aussi : Wix, Dreamweaver…

  • Le développement low-code représente un compromis entre le no-code et le développement traditionnel. Il utilise principalement des interfaces visuelles mais permet d’ajouter du code personnalisé pour des fonctionnalités spécifiques.

Outils populaires : Weweb, Make, Xano, Flutterflow

De l’ingénierie hydraulique au no-code, quel a été ton parcours ?

« J’ai commencé comme ingénieur hydraulique chez Airbus à Toulouse puis GDF (aujourd’hui Engie) à Paris, travaillant sur des projets d’infrastructure à très long terme – on parlait de projets sur 15-20 ans. Après trois ans, j’ai réalisé que j’avais besoin de plus de challenges au quotidien. Je suis alors passé ingénieur commercial dans le secteur oil & gas, ce qui m’a permis de développer un côté plus relationnel et international.

Mais j’ai toujours eu cet esprit d’entrepreneur. En 2018, j’ai suivi un Master en Entrepreneuriat et Startup à TBS (Toulouse Business School), où j’ai lancé mes premières startups. La première était une application pour diviser l’addition au restaurant, la seconde pour gérer le chauffage dans les appartements. Ces expériences m’ont confronté à une réalité : sans compétences techniques ou budget conséquent, il était très difficile de concrétiser ces idées.

C’est fin 2019, alors que je dirigeais un incubateur au Pérou, que j’ai découvert le no-code à travers des newsletters françaises. J’ai commencé à tester des outils comme Glide, Adalo et Bubble. Ma première expérience a été de créer une application de partage de recettes pendant le Covid. Ce qui m’aurait pris un an en développement traditionnel, je l’ai réalisé en trois semaines avec Bubble. »

Quels types de projets développez-vous aujourd’hui ?

« Depuis la création de Kreante en octobre 2020, nous avons réalisé plus de 125 projets, allant des startups aux grands groupes. Un exemple marquant est notre collaboration avec Decathlon, pour qui nous avons développé en quatre semaines une plateforme permettant de trouver des pièces de rechange pour leurs produits, dans le cadre de leur initiative d’économie circulaire.

Dans le secteur de l’edtech notamment, nous avons accompagné des startups comme Iconoclass et Mariaschools. Ces entreprises avaient d’abord essayé de développer leurs plateformes de manière traditionnelle ou d’utiliser des LMS (Learning Management System – plateformes d’apprentissage en ligne). Elles se sont heurtées à de nombreux obstacles, particulièrement en termes de personnalisation du design et d’intégrations avec d’autres outils. Après avoir investi beaucoup de temps et d’argent sans obtenir de résultats satisfaisants, elles se sont tournées vers le no-code. En trois mois seulement, nous avons pu leur livrer des solutions sur-mesure, pour un budget bien plus accessible. »

Quels sont les avantages du no-code par rapport au développement traditionnel ?

« Notre principale proposition de valeur est la vitesse d’exécution, non seulement pour la première version mais aussi pour les itérations futures. Nous pouvons réaliser 10-15 itérations par an, ajoutant ou modifiant des fonctionnalités très rapidement.

Le coût est également un avantage majeur. Un projet qui demanderait 50-80 000€ en développement traditionnel peut démarrer à partir de 15 000€ en NoCode / LowCode. Mais au-delà du coût, c’est surtout la rapidité de mise sur le marché qui fait la différence. En trois semaines au lieu d’un an, tu peux tester ton idée auprès de tes utilisateurs et pivoter si nécessaire.

Contrairement aux idées reçues, le no-code et les outils lowcode aujourd’hui permettent une personnalisation totale du design et peuvent gérer des applications complexes. Sur nos 125 projets, un seul est passé au code traditionnel, et c’était pour des besoins très spécifiques de machine learning. »

Comment vois-tu l’avenir du no-code ?

« Je vois le no-code comme une évolution naturelle du développement, qui crée un nouveau marché en rendant l’innovation digitale accessible à tous. Avant, il fallait lever des fonds ou avoir un budget conséquent pour développer une application. Aujourd’hui, beaucoup plus d’entrepreneurs peuvent tester et valider leurs idées.

La France est d’ailleurs à l’avant-garde de ce mouvement avec des initiatives comme NoCode France, le Syndicat Français des Professionnels du NoCode, et même une certification AFNOR. Ces structures professionnalisent le secteur et contribuent à son adoption.

Mon rêve serait que les pays en voie de développement puissent profiter de ces outils pour réduire l’écart technologique avec les pays développés. C’est une belle opportunité, même si les défis sont nombreux. »

Les clés d’une approche agile en no-code

L’approche no-code prend tout son sens quand elle s’inscrit dans une démarche agile. Avec Laboratoria, une des plus grandes EdTech d’Amérique latine, nous faisons des sprints de trois semaines. À chaque sprint, nous lançons une ou deux nouvelles fonctionnalités. Ce qui est intéressant, c’est que même s’ils avaient l’expertise technique en interne, ils ont choisi le no-code pour sa rapidité d’exécution.

Cette agilité n’est pas toujours facile à mettre en place avec les grands groupes. Avec Schneider Electric ou les grandes entreprises de santé, les process sont plus longs. Il faut plusieurs semaines pour valider la sécurité, plusieurs mois pour que le département IT valide les outils. Parfois, il faut même signer des contrats directement avec les fournisseurs d’outils no-code. La solution ? Passer souvent par les départements d’innovation, déjà habitués à cette culture agile.

De 0 à 25 employés : l’histoire de Kreante

« En 2020, nous avons fait un simple post LinkedIn proposant d’être le partenaire technique de trois entrepreneurs, en échange de leur feedback. Nous avons reçu une cinquantaine de messages. Cette première expérience a permis de valider le besoin et d’affiner l’offre.

Aujourd’hui, Kreante compte 25 employés et une dizaine de collaborateurs externes. Nous sommes remote et internationaux depuis le début, c’est dans notre ADN. Ce qui me motive personnellement, c’est d’aider les entrepreneurs à réaliser leurs rêves. Quand on me demande mon ‘why’, c’est vraiment ça : aider les gens et permettre à des gens qui ont une idée de la concrétiser. »

Le no-code dans le monde : une adoption inégale

Si la France fait figure de leader avec sa communauté structurée (NoCode France, SFPN, certification AFNOR), l’adoption est très variable selon les pays. Aux États-Unis, Jorge doit encore souvent expliquer ce qu’est le no-code. En revanche, Kreante a des clients partout dans le monde – de la Corée du Sud au Japon en passant par la Malaisie – ce qui montre que le besoin est universel.

Cette disparité représente aussi une opportunité : Jorge aimerait que les pays en voie de développement puissent profiter de ces outils pour réduire l’écart technologique. Malheureusement, l’innovation n’est pas toujours la priorité dans ces pays où les besoins primaires ne sont pas toujours satisfaits.

No-code vs IA : deux approches complémentaires

Aujourd’hui, plus de gens connaissent l’IA que le no-code. Jorge pense que c’est lié à la notion d’effort : avec l’IA, on te promet que la machine fera tout pour toi. Le no-code et le low code demandent un apprentissage, un investissement personnel. Il y a une courbe d’apprentissage – pas aussi longue que le code traditionnel, mais elle existe.

Cette différence est aussi une force : le no-code permet de garder le contrôle sur ce qu’on crée, tout en bénéficiant des avancées de l’IA pour certaines tâches spécifiques.

L’impact du Covid sur l’adoption du no-code

La pandémie a joué un rôle catalyseur dans l’adoption du no-code. En 2020, les gens étaient chez eux, ils avaient plus de temps pour apprendre et tester de nouvelles choses. C’est d’ailleurs pendant cette période que Kreante a créé sa première application – un outil de partage de recettes entre cousins confinés.

Le Covid a aussi changé la façon dont les entreprises envisagent le développement d’applications. La nécessité de se digitaliser rapidement a fait prendre conscience que les méthodes traditionnelles de développement étaient parfois trop lentes face à l’urgence.

Un conseil pour ceux qui hésitent à se lancer ?

« C’est vraiment le moment de le faire ! Les outils sont là, les formations sont disponibles. Il n’y a plus d’excuse technologique ou budgétaire. En France, tu peux te former avec des acteurs reconnus comme Contournement pour les outils de productivité, ou l’École Cube et Ottho pour le développement d’applications.

La seule vraie question est : quelle est ta motivation pour développer ton produit ? Car aujourd’hui, les moyens existent. »

Pour contacter Jorge : retrouvez-le sur LinkedIn (Jorge Del Carpio) ou visitez Kreante.co.

Cette interview a été réalisée dans le cadre d’une série de discussions avec des experts du digital qui partagent leur vision et leur expérience.

Inscrivez-vous pour recevoir par email les prochaines interviews :

FrançaisfrFrançaisFrançais